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Aux sources de l’être : peut-on décrire scientifiquement une conscience universelle ?

Série : “Conscience fondamentale — Nouvelles perspectives entre physique et non-dualisme”

ARTICLE 2

La question de la conscience occupe une place paradoxale dans la science contemporaine : omniprésente dans l’expérience humaine, elle demeure pourtant l’un des phénomènes les plus difficiles à intégrer dans un cadre théorique cohérent. Longtemps dominée par une approche matérialiste, l’idée selon laquelle la conscience ne serait qu’un produit du cerveau est aujourd’hui de plus en plus discutée, tant en philosophie de l’esprit qu’en physique fondamentale.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la proposition de Maria Strømme, physicienne et professeure de nanotechnologie à l’Université d’Uppsala, qui suggère de considérer la conscience comme un champ fondamental à partir duquel émergeraient l’espace-temps, la matière et les consciences individuelles. Une hypothèse audacieuse, nourrie à la fois par les avancées récentes de la physique et par certaines traditions non-duelles longtemps tenues à l’écart du débat scientifique.

Ce texte constitue le premier article d’une série consacrée à ces nouvelles approches de la conscience, à la croisée de la physique, de la philosophie et de l’ontologie. Il en pose les bases conceptuelles et en situe les enjeux, sans chercher à conclure hâtivement, mais en ouvrant un espace de réflexion critique.

👉 Cet article et les suivants de cette série, qui approfondiront le modèle de Maria Strømme, ses implications et ses limites, sont réservés aux lecteurs et abonnés de la revue papier « Parasciences ».

 

Introduction — Vers une ontologie alternative

Si l’on accepte, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse de travail, que la conscience puisse être plus fondamentale que la matière, alors une question apparaît immédiatement : quelle structure donner à ce fondement ?

Affirmer que “tout est conscience” est une formule séduisante, mais elle demeure trop vague. Pour qu’un modèle soit utile – philosophiquement, scientifiquement, ou même simplement conceptuellement – il doit être structuré, articulé en composantes distinctes qui rendent compte des différents niveaux de réalité.

Dans son article publié en 2025 dans « AIP Advances », Maria Strømme propose une telle structuration, inspirée à la fois de la physique des champs, de la philosophie non-duelle et d’un courant psychosocial appelé « Three Principles Psychology », qui utilise une distinction tripartite pour comprendre l’expérience humaine.

Maria Strømme ne se contente pas d’affirmer que la conscience est un substrat. Elle lui attribue trois dimensions irréductibles – Universal Mind, Universal Consciousness, Universal Thought – qui, loin de former trois substances distinctes, décrivent trois fonctions fondamentales d’un même champ originaire.

Cet article explore en détail cette ontologie tripartite, afin d’en clarifier la cohérence interne, les antécédents philosophiques, les implications scientifiques, mais aussi les limites.

  1. Pourquoi une ontologie tripartite ?

Pour comprendre la démarche de Strømme, il faut partir de son constat initial : une ontologie strictement moniste du type “il n’y a qu’une seule réalité : la conscience” est trop indifférenciée pour rendre compte de la diversité du monde physique, de la pluralité des expériences individuelles, de la dynamique apparente de la manifestation, et de la structure elle-même de la pensée.

À l’inverse, une ontologie dualiste (matière / esprit) ou pluraliste (multiplicité d’entités premières) produit d’autres impasses :

  • Comment l’esprit et la matière pourraient-ils interagir ?
  • Que signifie un monde composé de substances hétérogènes ?
  • Comment expliquer l’unité profonde de la réalité ?

La solution de Strømme est simple en apparence mais profonde en réalité : l’unité fondamentale demeure, mais elle se déploie en trois aspects distincts.
Ces aspects ne sont pas séparés, mais ils permettent d’articuler des fonctions essentielles, tout comme les physiciens distinguent la masse, la charge et le spin pour décrire une particule.

  1. « Universal Mind » : le principe d’ordre et de potentiel

2.1. Définition générale

« Universal Mind » désigne la dimension structurante de la réalité. Elle n’est pas une “volonté”, ni une personnalité, ni un agent intelligent au sens anthropomorphique.

Il s’agit plutôt d’un principe d’organisation, d’une géométrie implicite, d’un cadre de potentialités, d’un ordre pré-manifesté.

On peut le comparer à l’“ordre implicite” de David Bohm, au vide quantique dans sa structure mathématique, à l’espace de Hilbert des possibles quantiques et à certaines formulations de l’information cosmique en physique théorique.

2.2. Un champ sans forme, mais structurant

Pour Maria Strømme, Universal Mind n’a aucune forme propre : il n’est ni matière, ni énergie, ni information au sens numérique, mais la possibilité structurée de toute forme.

Ce principe a trois caractéristiques :

  1. non-local,
  2. non-spatial,
  3. non-temporel.

Il ne s’inscrit pas dans l’espace-temps : il est la condition de possibilité de l’espace-temps.

2.3. Antécédents philosophiques

Plusieurs traditions ont décrit un principe similaire : le Vedānta : Nirguna Brahman, l’Absolu sans qualités. Plotin : l’Un au-delà de l’être. Schelling : la nature comme productivité inconsciente. Le Taoïsme : le Tao, indéterminé, source du manifesté.

« Universal Mind » ne copie aucune de ces traditions, mais en retrouve l’intuition centrale : un fondement non manifeste qui contient la structure du manifesté.

  1. « Universal Consciousness » : la capacité d’être conscient

3.1. Le deuxième pilier : la “présence”

Si Universal Mind décrit la structure, Universal Consciousness décrit la présence.
C’est la capacité d’expérience, la condition même pour qu’un phénomène puisse être connu ou vécu.

Il ne s’agit pas d’une conscience personnelle, d’un contenu mental, d’une pensée ni d’une introspection.

« Universal Consciousness » est la possibilité d’être conscient, indépendamment de tout objet de conscience.

3.2. Pourquoi un tel principe est nécessaire ?

Maria Strømme montre que si l’on veut expliquer la subjectivité, la présence à soi et la qualité intrinsèque de l’expérience, un principe purement structurel (« Universal Mind ») ne suffit pas.
Il faut tenir compte d’un principe d’éclairement, un élément qui montre qu’ “il y a conscience”.

Cela se traduit, dans les mots de la tradition non-duelle par une formule comme celle-ci : “La lumière qui permet de voir n’est jamais vue elle-même.”

3.3. Caractéristiques

« Universal Consciousness » est : omniprésente, sans contenu, sans division,  auto-évidente.

C’est le principe le plus proche de ce que l’être humain peut saisir intuitivement : le fait d’être conscient.

3.4. Un parallèle philosophique peut être fait avec les kes  suivants :

  • Les Upanishads : « Chit », la Conscience pure.
  • Le Bouddhisme : « rigpa » dans le Dzogchen, ou la luminosité de l’esprit.
  • Kant : avec la possibilité transcendantale de l’expérience (sans la charge métaphysique).
  • Des chercheurs comme Searle et Chalmers qui ont étudié l’irréductibilité de la conscience.
  1. « Universal Thought » : dynamique, différenciation, manifestation

4.1. Le troisième principe : la mise en mouvement

Si « Universal Mind » est structure, et « Universal Consciousness » est présence. En conséquence logique, « Universal Thought » est la dynamique, le mouvement, le passage du potentiel à l’actuel, le mécanisme de la différenciation.

C’est lui qui engendre les formes, les objects, les perceptions, les lois physiques, l’individualité, les processus mentaux.

4.2. Analogie avec la physique

« Universal Thought » est associé à un mécanisme comparable à : la brisure de symétrie, l’auto-organisation, l’apparition de structures cohérentes, l’effondrement quantique (dans une interprétation large).

Ce n’est pas que Strømme “physique” la conscience. C’est qu’elle identifie dans les processus physiques un symbole de la dynamique fondamentale.

4.3. La fonction d’individuation

« Universal Thought » est ce qui produit les perspectives locales. Ainsi l’ego, l’esprit individuel, l’expérience subjective, sont des manifestations différenciées d’une conscience universelle.

4.4. Fondements philosophiques

Le troisième principe évoque :

  • Shakti dans le tantrisme, l’énergie dynamique,
  • le Logos chez les stoïciens,
  • la Maya du Vedānta (non pas illusion, mais puissance de manifestation),
  • la Phusis chez les présocratiques (la nature comme processus).
  1. Une intégration cohérente : les Trois Principes en interaction

Maria Strømme insiste sur le fait que les trois principes ne sont pas trois substances, ne sont pas trois niveaux séparés et ne sont pas trois entités.

Ils sont trois aspects d’un seul champ fondamental.

On peut les visualiser ainsi :

Principe Fonction Analogie scientifique
Universal Mind Structure Géométrie implicite, espace des possibles
Universal Consciousness Présence Condition d’observation, qualité primaire
Universal Thought Dynamique Brisure de symétrie, information active

Pour Maria Strømme, c’est l’interaction entre ces trois aspects qui engendre l’espace-temps, la matière, la pluralité des consciences, les lois naturelles, et l’expérience.

  1. Implications pour la philosophie, la physique, la psychologie

Ce modèle déplace la vision habituelle de la réalité car :

6.1. Pour la philosophie ce modèle n’est ni matérialiste, ni dualiste, ni moniste au sens strict. Il s’agit d’un monisme fonctionnel différencié.

Cela permet d’éviter le réductionnisme, d’expliquer la subjectivité, de tenir compte de la diversité phénoménale.

6.2. Pour la physique, si le champ fondamental est conscientiel l’espace-temps devient émergent, les propriétés des particules deviennent des “formes” stabilisées, les lois physiques deviennent des régularités du champ.

Ce n’est pas une négation de la physique, mais une extension conceptuelle.

6.3. Pour la psychologie l’individualité devient relative, dynamique et non permanente.

Dans ce concept révolutionnaire, la conscience individuelle est une focalisation, non une production du cerveau.

  1. Limites et critiques de l’ontologie tripartite

Malgré sa cohérence interne, ce modèle soulève des objections majeures.

7.1. Insuffisance explicative pour la pluralité des consciences

Dans sa modélisation, Maria Strømme décrit le “comment” général – la focalisation – mais elle n’explique pas le “pourquoi” ni le “par quel mécanisme”.

7.2. Absence de prédictions expérimentales

Il n’existe pour l’instant aucune méthode permettant de tester l’existence d’un champ de conscience : son modèle demeure métaphysique.

7.3. Usage non technique de la physique

Dans son article, les termes “symétrie”, “effondrement”, “excitation de champ” sont utilisés comme métaphores.

7.4. Nécessité d’un formalisme mathématique

En conséquence, sans formulation formelle, il est difficile de situer ce modèle dans le paysage scientifique.

Conclusion : Une ontologie ouverte, structurée et stimulante

La proposition de Maria Strømme n’est pas une théorie scientifique au sens strict.
C’est une ontologie spéculative structurée, conçue pour intégrer l’expérience subjective, répondre aux limites du matérialisme, dialoguer avec la physique moderne et s’aligner avec les grandes traditions non-duelles.

En adoptant trois principes – Mind, Consciousness, Thought – Maria Strømme parvient à donner une architecture cohérente à une hypothèse audacieuse : la conscience comme champ fondamental.

Cette ontologie, parfaitement compatible avec le non-dualisme des grandes traditions métaphysiques, offre en même temps une tentative de dialogue avec la science contemporaine.
Ses limites sont réelles, mais son potentiel théorique est considérable.

Elle forme un socle solide pour les articles suivants de cette série, où nous explorerons :

  • l’émergence de l’espace-temps,
  • la formation de la matière,
  • la naissance des consciences individuelles,
  • et les comparaisons avec les modèles de Kastrup, Chalmers, Tononi ou Penrose-Hameroff.

Aller plus loin et consulter l’intégralité des articles de cette série :

En libre accès :

Article de base :

Maria Strømme : Une scientifique à la croisée de la physique, de la biologie et de la métaphysique

https://parasciences.net/maria-stromme-une-scientifique-a-la-croisee-de-la-physique-de-la-biologie-et-de-la-metaphysique/

Article 1.

Quand la conscience devient la trame du réel : vers un nouveau paradigme scientifique ?

https://parasciences.net/quand-la-conscience-devient-la-trame-du-reel-vers-un-nouveau-paradigme-scientifique/

Article réservé aux abonnés ou aux lecteurs de la revue 139 :

Article 2.

Aux sources de l’être : peut-on décrire scientifiquement une conscience universelle ?

https://parasciences.net/aux-sources-de-letre-peut-on-decrire-scientifiquement-une-conscience-universelle/

Article 3.

Quand le cosmos jaillit de la conscience : vers une physique de l’espace-temps émergent

https://parasciences.net/quand-le-cosmos-jaillit-de-la-conscience-vers-une-physique-de-lespace-temps-emergent/

Article 4.

Sommes-nous des “fenêtres” sur la conscience universelle ?

https://parasciences.net/sommes-nous-des-fenetres-sur-la-conscience-universelle/

Article 5.

Idéalisme analytique, panpsychisme, information intégrée : où situer le modèle Strømme ?

https://parasciences.net/idealisme-analytique-panpsychisme-information-integree-ou-situer-le-modele-stromme/

Article 6.

Une métaphysique scientifique en devenir : limites, critiques et perspectives du modèle Strømme

https://parasciences.net/une-metaphysique-scientifique-en-devenir-limites-critiques-et-perspectives-du-modele-stromme/

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