Quand le cosmos jaillit de la conscience : vers une physique de l’espace-temps émergent
Série : “Conscience fondamentale — Nouvelles perspectives entre physique et non-dualisme”
ARTICLE 3
Depuis un siècle, la physique moderne repose sur un postulat largement admis : l’espace et le temps constitueraient la trame fondamentale de la réalité. Pourtant, les recherches contemporaines en gravité quantique, en cosmologie et en physique de l’information remettent de plus en plus en cause cette évidence apparente. Et si l’espace-temps n’était pas le socle ultime du réel, mais une structure émergente ?
C’est dans ce cadre que s’inscrit la réflexion de Maria Strømme, physicienne et professeure de nanotechnologie à l’Université d’Uppsala. En prolongeant son hypothèse d’une conscience fondamentale, elle propose une lecture audacieuse : l’espace, le temps et la matière pourraient émerger de la dynamique interne d’un champ de conscience universelle, par des mécanismes analogues à ceux étudiés en physique moderne (émergence, relations, brisure de symétrie).
Ce troisième article de la série “Conscience fondamentale – Nouvelles perspectives entre physique et non-dualisme” explore cette hypothèse en détail. Il examine les arguments avancés par Strømme, les rapprochements possibles avec les théories contemporaines de l’espace-temps émergent, ainsi que les limites et objections que soulève un tel modèle.
Introduction : La contestation silencieuse d’un postulat fondateur
Depuis Einstein, la physique moderne repose sur une hypothèse apparemment inébranlable : l’espace et le temps constituent la toile de fond de tous les phénomènes. Même si la relativité générale montre que cette toile peut se courber, se dilater ou se contracter, elle reste toujours un cadre préexistant, sur lequel les particules, les champs et les interactions évoluent.
Mais les recherches actuelles en gravité quantique, en information quantique et en cosmologie théorique remettent ce postulat en question. Pour un nombre grandissant de physiciens, l’espace-temps n’est peut-être pas un “contenant”, mais une structure émergente, produite par des relations plus fondamentales.
C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit l’hypothèse de Maria Strømme : si l’espace-temps émerge d’un niveau plus profond de réalité, peut-on envisager que ce niveau soit un champ de conscience universelle ?
Dans cet article, nous examinons les éléments du modèle développés par Maria Strømme relatifs à l’émergence de l’espace-temps, à l’apparition de la matière, au rôle des symétries et de leur brisure et à l’hypothèse d’un fondement conscientiel.
Notre objectif est de comprendre comment et pourquoi un tel modèle devient aujourd’hui intellectuellement plausible, sans perdre de vue ses limites et ses implications philosophiques.
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L’espace-temps : un horizon qui se fissure
Pendant longtemps, l’espace-temps a été conçu comme une scène indépendante des acteurs qui s’y produisent. Mais plusieurs lignes de recherche montrent qu’il pourrait au contraire être secondaire, dérivé ou même émergent.
1.1. Gravité quantique à boucles : le réseau en dessous de l’espace
Les théories de Rovelli ou Smolin décrivent un univers où l’espace-temps n’est pas continu et où il est constitué de structures discrètes appelées “réseaux de spins”. La géométrie elle-même résulterait d’interactions quantiques.
Dans ce cadre, les points de l’espace sont remplaçables par des nœuds de réseau et la continuité est une illusion macroscopique.
1.2. Holographie et géométrie émergente
Selon l’hypothèse holographique (Maldacena), l’univers observable serait une projection d’informations sur une surface lointaine.
Le physicien Van Raamsdonk a montré que la géométrie de l’espace-temps dépend du degré d’intrication quantique des systèmes : plus l’intrication est forte, plus l’espace-temps est “lié”. Moins elle l’est, plus l’espace “se déchire”.
1.3. L’espace-temps comme condensat
D’autres approches (G. Dvali, S. Hawking dans ses dernières années) suggèrent que l’espace-temps pourrait être un condensat quantique ou encore une phase collective émergente comparable à un fluide quantique macroscopique.
Conséquence : Si l’espace-temps émerge, alors il doit émerger d’autre chose. Cette idée ouvre la porte à des hypothèses plus spéculatives, mais conceptuellement cohérentes : et si le substrat sous-jacent était un champ de conscience, au lieu d’un champ physique “classique” ?

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Le modèle de Strømme : un espace-temps produit par la conscience
Dans cette troisième étape de notre série, nous examinons la proposition de Strømme selon laquelle l’espace-temps est une structure relationnelle produite par la dynamique interne de la conscience universelle.
Le lien entre les deux domaines – conscience et géométrie – peut sembler audacieux. Pourtant, Maria Strømme développe trois arguments solides pour défendre cette idée.
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Argument n° 1 : l’espace-temps n’est pas fondamental
Strømme s’appuie ici sur des résultats admis dans plusieurs programmes de recherche :
- La géométrie découle de l’information (holographie).
- L’espace naît de relations (théories relationnelles de Barbour et Rovelli).
- Le temps n’est pas absolu (relativité).
- La causalité n’est pas primitive (physique quantique).
Si l’espace-temps n’est ni absolu, ni continu, ni primaire, alors rien n’empêche de postuler qu’il découle non pas d’une structure matérielle, mais d’une structure conscientielle.
L’analogie que propose Strømme est simple : pour qu’une perception existe, il faut un cadre phénoménologique et ce cadre pourrait être l’ancêtre du cadre géométrique.
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Argument n° 2 : la conscience possède déjà les propriétés requises
Selon Strømme, un champ capable de générer un espace-temps doit répondre à trois critères :
- Être non local : La conscience – telle qu’elle est étudiée dans certaines approches phénoménologiques ou dans les expériences de cohérence – peut être vue comme non localisée.
- Être pré-spatial : La conscience n’occupe pas un lieu dans l’espace. C’est l’espace qui apparaît dans la conscience.
- Être ordonnée : Même dans les expériences subjectives les plus chaotiques, la conscience manifeste des structures, des régularités, des cohérences.
Maria Strømme propose donc une nouvelle approche qui postule que la conscience n’est pas un produit des structures de l’espace, mais la source de ces structures.
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Argument n° 3 : la brisure de symétrie comme moteur de la manifestation
Un concept central de la physique moderne est la brisure spontanée de symétrie.
Maria Strømme l’utilise pour expliquer comment un champ conscientiel non différencié peut engendrer l’espace, le temps et la matière.
5.1. Le champ fondamental apparaît comme un état parfaitement symétrique
À ce niveau il n’y a pas de distinction sujet/objet, pas de points dans l’espace, pas de durée, pas d’individus. C’est un état “pré-théorique”, comparable au vide quantique ou à la lumière pure que l’on retrouve dans les traditions mystiques.
5.2. La brisure de symétrie donne naissance de la différenciation
Lorsque la symétrie se brise, des relations apparaissent, des distinctions se créent, l’espace et le temps acquièrent une forme, des excitations stables deviennent des particules.
5.3. La dynamique de l’Universal Thought
Dans la terminologie de Strømme « Universal Mind » induit le potentiel, ordre implicite. « Universal Consciousness » la présence et « Universal Though » la brisure de symétrie, la différenciation et la manifestation.
Ce troisième principe joue le rôle du moteur cosmique.
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La matière : forme stabilisée du champ de conscience
Dans un tel modèle, la matière n’est pas “faite” de petites billes solides.
Elle émerge comme un pattern (1), une excitation stable et une forme cohérente dans le champ conscientiel.
Cette vision rappelle la théorie de Bohm (holomouvement), les champs quantiques (particules = excitations), certaines formes de panpsychisme moderne (Goff, Seager) et les théories informationnelles (Wheeler, Lloyd).
6.1. Dans ce concept, les particules sont considérées comme des vibrations de conscience. De même qu’une onde sonore n’est rien d’autre qu’un mouvement d’air structuré, une particule ne serait qu’une configuration stable d’un champ plus profond.
6.2. Les propriétés de la matière comme propriétés de forme
La masse, la charge, le spin sont vus comme des caractéristiques géométriques résultant de la brisure de symétrie et non comme des propriétés absolues.
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Lien avec les traditions non-duelles
Maria Strømme souligne que cette vision d’un monde apparaissant d’une unité pré-manifestée, d’un cosmos émergent et d’une réalité produite par une “conscience source” se retrouve sous forme symbolique dans plusieurs traditions non-duelles.
Le Vedānta, ou l’espace, le temps, la multiplicité sont vus comme des projections à partir de Brahman.
Le Bouddhisme Mahayana ou la vacuité est un potentiel inépuisable qui donne naissance aux formes.
Le Taoïsme car le Tao engendre l’Un, puis le Deux, puis les dix mille êtres.
Précisons que Maria Strømme ne “spiritualise” pas la science. Elle met simplement en lumière une convergence structurelle.

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Objections et limites du modèle
Malgré la cohérence de ce raisonnement, plusieurs limites apparaissent. En voici quatre points essentiels.
8.1. Absence d’équations
Le modèle reste conceptuel car il n’existe aucun formalisme mathématique permettant de le tester ou de le simuler.
8.2. Problème de l’unicité
Il n’explique pas comment une seule conscience universelle peut engendrer une pluralité d’individus, une diversité de formes le tout dans des perspectives incompatibles.
8.3. Utilisation métaphorique de la physique
La brisure de symétrie, l’effondrement quantique, les excitations de champ sont des notions précises. Paradoxalement, Maria Strømme les généralise au risque de leur faire perdre leur sens technique.
8.4. Manque de prédictions expérimentales
Aucune observation ne permet aujourd’hui de distinguer ce modèle d’un modèle matérialiste ou holographique.
Conclusion : une vision qui questionne les fondations
L’hypothèse que l’espace-temps et la matière émergent d’un champ de conscience universelle peut sembler radicale, pourtant, elle s’inscrit naturellement dans un mouvement global de la physique contemporaine qui s’oriente vers des modèles émergentistes.
L’intérêt principal de la proposition de Strømme est de fournir un cadre conceptuel audacieux mais structuré, dans lequel la conscience n’est plus un épiphénomène, l’espace-temps n’est plus fondamental, la matière n’est plus une substance, la réalité n’est plus exclusivement physico-mathématique.
Cette approche demeure spéculative, mais elle a le mérite d’explorer une voie nouvelle dans un domaine où les théories dominantes montrent leurs limites.
Dans le prochain article, nous examinerons une question centrale : comment, dans le modèle de Maria Strømme, la conscience universelle se “fragmenterait-elle” en consciences individuelles ?
C’est là une interrogation essentielle, qui touche au cœur même du problème de l’individualité et du rapport entre cerveau, esprit et conscience.
Note :
Le mot « pattern » désigne, selon le contexte, un modèle, une structure, une organisation, un motif ou un type répétitif auquel il peut conférer des propriétés caractéristiques.
Aller plus loin et consulter l’intégralité des articles de cette série :
En libre accès :
Article de base :
Maria Strømme : Une scientifique à la croisée de la physique, de la biologie et de la métaphysique
Article 1.
Quand la conscience devient la trame du réel : vers un nouveau paradigme scientifique ?
Article réservé aux abonnés ou aux lecteurs de la revue 139 :
Article 2.
Aux sources de l’être : peut-on décrire scientifiquement une conscience universelle ?
Article 3.
Quand le cosmos jaillit de la conscience : vers une physique de l’espace-temps émergent
Article 4.
Sommes-nous des “fenêtres” sur la conscience universelle ?
https://parasciences.net/sommes-nous-des-fenetres-sur-la-conscience-universelle/
Article 5.
Idéalisme analytique, panpsychisme, information intégrée : où situer le modèle Strømme ?
Article 6.
Une métaphysique scientifique en devenir : limites, critiques et perspectives du modèle Strømme
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