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La para-anthropologie des enlèvements extraterrestres : plaidoyer pour l’hypothèse psycho-culturelle

Voici la version intégrale de l’article de Louis Julien, écrit d’après un article de Steven Mizrach (professeur d’anthropologie à l’Université internationale de Floride) dont une synthèse a été publiée dans le numéro 138 de la revue.

Et si les enlèvements par des extraterrestres n’étaient ni des affabulations, ni des visites venues de l’espace, mais les dernières déclinaisons d’un imaginaire ancien et bien réel ?

Vers une relecture culturelle et transdimensionnelle des enlèvements extraterrestres

Dans l’étude des phénomènes dits paranormaux, fortéens ou anormaux, l’ufologie  reste souvent curieusement isolée. En particulier aux États-Unis, elle est dominée par une approche matérialiste centrée sur ce qu’on appelle l’Hypothèse Extraterrestre (ETH), selon laquelle les OVNIs seraient des vaisseaux spatiaux venus d’autres planètes.

Pourtant, à mesure que Jacques Vallée commençait à étudier certains cas plus étranges ou plus inhabituels, quelque chose vint le troubler.

D’une part, il doutait que les témoins mentent ou fabulent totalement, car s’ils inventaient ces histoires pour attirer l’attention ou obtenir quelques compensations, ils auraient sans doute tenté de raconter des récits plus cohérents, plus crédibles ou plus conventionnels.

D’autre part, ce qui le troublait encore davantage, c’était la ressemblance étrange de ces récits modernes avec des récits mythologiques anciens. En particulier, les enlèvements par des OVNIs évoquaient fortement les histoires de rapts féeriques du Moyen Âge, ou encore certaines visions religieuses ou apparitions mariales – comme celles de Fatima. D’autres rencontres rapprochées du troisième type ressemblaient à des voyages initiatiques, à des rencontres avec des dieux antiques, des esprits, des elfes, des djinns ou des anges.

Les enlèvements féeriques incluent souvent l’élément du temps manquant, devenu typique dans les récits modernes. On avertissait fréquemment les gens de ne pas manger la nourriture du monde des fées, car celle-ci ouvrait l’accès à leur royaume où ils pouvaient être piégés à jamais. Vallée s’intéressa ainsi à un rapport dans lequel un humanoïde avait cuisiné des pancakes sur une plaque et demandé au témoin d’en manger. Oui, ils auraient traversé des années-lumière… pour servir des crêpes cosmiques !

De manière tout aussi curieuse, les cercles de culture, régulièrement présentés comme de traces d’atterrissage d’OVNIs, rappellent fortement les cercles de fées connus dans le folklore européen, ces endroits où l’on croyait que les fées venaient danser.

Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, une « histoire de fées » est synonyme de récit manifestement invraisemblable ou mythique, sans aucune base réelle. Pourtant, comme l’a démontré l’ethnologue Evans-Wentz en 1911, la croyance dans les fées était encore très concrète et répandue dans de nombreuses régions celtiques au début du xxe siècle. Les habitants de zones rurales racontaient non seulement des histoires de fées, mais affirmaient les avoir vues, et ce jusqu’aux années 1930.

Le livre de Vallée Passport pour la Magonie (1969) rassemble de nombreux éléments en ce sens. Dans un conte folklorique carolingien du xixe siècle, l’archevêque Agobard décrit «la Magonie comme une terre située dans les nuages, d’où viennent des « vaisseaux célestes » transportant des marins de l’air. Ces derniers provoqueraient des tempêtes, voleraient les récoltes, ou laisseraient tomber leurs ancres sur les toits des églises.

Dans une communication de 1990 rédigée pour la Society for Scientific Exploration, intitulée Cinq arguments contre l’Hypothèse Extraterrestre, Vallée développe ses objections à l’hypothèse extraterrestre (ETH en anglais). Mais dans Passport pour la Magonie, ce qui importe le plus n’est pas tant pourquoi il rejette l’ETH (ce qu’il fait pour des raisons déjà abordées), que les alternatives qu’il commence à envisager.

En effet, compte tenu des ressemblances entre les récits modernes d’OVNIs et les mythes anciens, deux directions se révèlent possibles.

La première est celle qu’ont choisie la plupart des ufologues et folkloristes britanniques lorsqu’ils ont créé la revue Magonia, peu après la publication du livre de Vallée. Les auteurs de Magonia (1973–2008), dont l’Américain Thomas E. “Eddie” Bullard, s’inscrivent globalement dans ce que l’on appelle l’Hypothèse Psycho-Culturelle (PCH).

 

L’Hypothèse Psycho-Culturelle (PCH) n’est pas très éloignée de ce qu’on pourrait appeler la position sceptique en matière d’OVNIs. Mais à la différence des sceptiques radicaux, les partisans de la PCH estiment qu’il est utile d’étudier les récits d’OVNIs – non pas pour ce qu’ils révèlent sur des entités venues d’ailleurs, mais pour ce qu’ils nous apprennent sur la création et la diffusion des mythes et des contes populaires.

L’approche folkloriste classique considère que les mythes et légendes sont précisément cela : des récits mythiques. Cela peut sembler tautologique (1), mais l’idée mérite d’être précisée. Des anthropologues et folkloristes contemporains comme Jan Harold Brunvand (spécialiste des légendes urbaines) ou Alan Dundes ont élaboré des modèles intéressants sur la manière dont les récits populaires reflètent les préoccupations, les angoisses et les centres d’intérêt d’une société.

En général, cependant, ces chercheurs ne souscrivent pas à l’école du mythologisme evhémériste de l’Antiquité. Selon Evhémère, philosophe grec, les récits de dieux et demi-dieux n’étaient que des exagérations poétiques d’événements historiques réels. Mais Brunvand, par exemple, ne croit pas que les histoires de chats passés au micro-ondes, de personnes sans rein dans leur baignoire, de chiens étouffés ou de bandes criminelles embusquées en rase campagne décrivent quoi que ce soit de réellement arrivé.

Ces récits ne sont pas des mensonges : les gens les ont bien entendus, mais rarement vécus. Ils illustrent plutôt ce que notre culture redoute ou fantasme. Brunvand les appelle des FOAFtales (« Friend Of A Friend tales », ou histoires du genre « c’est un ami d’un ami qui me l’a dit »), car les sources sont toujours indirectes.

Cette posture est aussi celle des auteurs de Magonia. Depuis les années 1970-80, l’école PCH s’attache à démontrer que les récits d’enlèvements, d’observations ou de rencontres rapprochées du troisième type puisent moins dans la religion ou le folklore traditionnel que dans un réservoir culturel moderne : la science-fiction, les comics, les films.

Les auteurs de Magonia soulignent depuis longtemps à quel point les premiers témoignages de « soucoupes volantes » après celui de Kenneth Arnold en 1947 ressemblent aux histoires de science-fiction publiées dans les magazines spécialisés des années 1930 et 1940. Même les récits d’enlèvements extraterrestres – dont le premier cas documenté est celui de Betty et Barney Hill en 1963 – rappellent certains récits de fiction, notamment ceux de la bande dessinée et de la série télévisée en noir et blanc Flash Gordon.

Carl Jung décrivait les soucoupes volantes comme un « mythe moderne des choses vues dans le ciel » (1979). Bien qu’il ait adopté différentes positions sur la réalité objective des OVNIs au cours de sa carrière, il croyait au « paranormal » (contrairement à Freud) et a même coécrit, avec le physicien Wolfgang Pauli, un ouvrage sur la synchronicité.

Le récit de Kenneth Arnold concernant ces objets « bondissant dans le ciel comme des soucoupes » fut publié pour la première fois par Raymond Palmer dans sa revue Fate, spécialisée dans les phénomènes paranormaux. Palmer est une figure fascinante pour les auteurs de Magonia, car c’est lui qui a véritablement popularisé le phénomène OVNI.

Avant de se consacrer au paranormal dans les années 1940-50, Palmer éditait dès les années 1930 des magazines de science-fiction très populaires. Il a dirigé Amazing Stories de 1938 à 1949, et publié ce que l’on considère souvent comme le tout premier fanzine de science-fiction, The Comet, en 1930.

Il a aussi collaboré à d’autres revues comme Fantastic Adventures, Other Worlds ou Space World. Anecdote amusante : le super-héros Atom de DC Comics porte le nom de Raymond Palmer en hommage à lui. C’est également dans Amazing Stories qu’il publia les célèbres Lettres de Shaver, relatant des histoires de civilisations souterraines malveillantes.

Fate – ainsi que d’autres magazines paranormaux que Palmer éditera par la suite, comme Search – était censé publier des récits « réels » ou « véridiques » de phénomènes fortéens et paranormaux. Pourtant, même après avoir quitté Amazing Stories, Palmer a continué à éditer des fanzines de science-fiction jusqu’à sa mort.

Les auteurs de Magonia ne manquent pas de relever la ressemblance frappante entre les space-operas fictionnels que Palmer publiait dans Amazing Stories et les prétendus récits « réels » d’observations et de rencontres OVNI décrits dans Fate. Il est étonnant de constater à quel point les rapports d’OVNIs des années 1940 et 1950 reflètent cet arrière-plan folklorique et science-fictionnel, combiné à l’ambiance paranoïaque de la guerre froide naissante, où tout le monde scrutait le ciel avec crainte.

L’unique théorie rivale de l’ETH dans les premiers magazines ufologiques était que les OVNIs étaient en fait des projets secrets soviétiques, basés peut-être sur des technologies allemandes capturées. Puis vint l’ère des contactés.

Dans la première « vague d’OVNIs » mondiale, qui suivit immédiatement le témoignage d’Arnold, les observations se limitaient à des rencontres du premier et du deuxième type, selon la typologie d’Hynek : les gens voyaient des objets volants non identifiés dans le ciel, parfois au sol, mais sans occupant.

C’est dans les années 1950 que les premières rencontres du troisième type furent rapportées : les témoins affirmaient avoir rencontré les occupants des soucoupes, qui se révélaient amicaux… et humanoïdes ! Ces premiers contactés – George Adamski, George Hunt Williamson, George Van Tassel (coïncidence amusante, beaucoup s’appelaient George !) – prétendaient avoir reçu des messages de ces entités.

Ces personnages furent rapidement désignés comme les « contactés ». Une grande partie de la communauté ufologique les considère aujourd’hui comme appartenant à la frange la plus fantasque du mouvement, voire comme de simples illuminés. Pourtant, ils revendiquaient avoir reçu des messages de sagesse et d’avertissement de la part des « Frères de l’Espace » – nom qu’ils donnaient à ces entités.

Ces Frères de l’Espace disaient venir pour prévenir l’humanité du danger de la guerre nucléaire. Bienveillants et compatissants, ils se présentaient comme des sauveurs interplanétaires, intervenant pour nous empêcher de nous autodétruire. Le parallèle avec le scénario du film Le Jour où la Terre s’arrêta (1951) est évident, et n’a pas échappé aux auteurs de Magonia.

Adamski et d’autres prétendaient que ces êtres venaient d’autres planètes de notre système solaire, en particulier Vénus – ce qui est scientifiquement invraisemblable, vu les températures et conditions extrêmes à sa surface. Non seulement ces entités étaient humanoïdes, mais elles étaient souvent décrites comme des « Nordiques » : grands, blonds, musclés, aux yeux bleus. Il n’est peut-être pas anodin que certains contactés, comme Guy Ballard, étaient liés à des mouvements ésotériques ou politiques marginaux, comme les Silver Shirts de William Dudley Pelley, à tendance fascisante.

Les contactés, comme Adamski, racontaient avoir voyagé volontairement à bord des vaisseaux spatiaux, ce qui les distingue des « enlevés » plus tardifs. Ils auraient été emmenés dans des bases situées sur Mars ou Vénus, où – de manière surprenante – ils pouvaient respirer sans combinaison spatiale.

Pour la majorité des ufologues adeptes de l’approche matérialiste, comme Stanton Friedman, ces récits sont des affabulations, sans fondement. Ils rejettent en bloc les contactés des années 1950.

En revanche, ces ufologues dits « sérieux » acceptent plus volontiers les récits d’enlèvements extraterrestres postérieurs à 1963, qu’ils jugent moins extravagants, bien que plus sombres, et donc plus crédibles. Ils prennent aussi au sérieux les rencontres rapprochées du troisième type survenues après l’ère des contactés, où les entités rencontrées ne sont plus les bienveillants Frères de l’Espace, prompts à partager leur message.

Nombre de ces premiers contactés – comme Ballard ou Williamson – avaient des liens avec des organisations occultes ou des mouvements politiques marginaux. Mais pour les auteurs de Magonia, qui défendent l’Hypothèse Psycho-Culturelle (PCH), il ne s’agit pas d’une rupture nette mais plutôt d’une continuité évolutive. Ils parlent d’une mythologie en transformation.

À mesure que les sociétés évoluent, nos angoisses changent, nos obsessions se déplacent, et les récits que nous racontons – que ce soit sous forme de fiction ou de témoignage « réel » – changent aussi. Ainsi, les « vraies histoires » rapportées par les témoins d’OVNIs doivent être envisagées comme faisant partie d’un même courant narratif, influencé par les médias, les récits populaires et la culture ambiante. Beaucoup de ces témoins ont grandi en consommant massivement de la science-fiction, à la télévision comme au cinéma, ce qui façonne inévitablement leurs perceptions.

 

L’Hypothèse Ultraterrestre (UTH)

Il est important de noter que, malgré l’orientation générale de la revue Magonia, Jacques Vallée lui-même ne s’est pas arrêté à l’approche psycho-culturelle. En fin de compte, à moins d’adopter une lecture purement evhémériste des mythes (considérant ceux-ci comme des récits déformés d’événements réels), les mythes et le folklore ne reflètent que l’imaginaire humain, sans lien avec une réalité extérieure.

Or, Vallée, bien qu’il ait mis en évidence les similitudes entre les récits d’OVNIs et les légendes anciennes, ne pouvait ignorer certaines données empiriques suggérant une réalité objective et physique du phénomène. Jung lui-même s’interrogeait : peut-on capter un mythe au radar ?

Avec son concept de synchronicité, Jung envisageait que nos symboles puissent parfois se manifester concrètement, franchissant la barrière du dualisme cartésien. Mais jusqu’à quel point ? Ces objets, prétendument imaginaires, laissent-ils des traces physiques ? Peuvent-ils être observés simultanément par plusieurs témoins ?

C’est ce que Vallée a constaté : les objets associés aux OVNIs laissent des empreintes au sol, des signaux lumineux mesurables, et provoquent chez les témoins des effets physiologiques réels – notamment ce que certains chercheurs appellent des « brûlures nocturnes », ressemblant à des irradiations aux UV.

Autrement dit, nous avons affaire à “quelque chose”. Quelque chose dont les récits rappellent des histoires anciennes, mais qui existe aussi sur un plan concret.

Dès lors, il ne reste qu’une seule voie logique à explorer : et si certains récits anciens d’anges, de démons, de fées, de djinns ou de marins des nuages faisaient eux aussi référence à une réalité objective, à des entités ou objets bien réels, bien que souvent incompris ? Peut-être ce qui change, ce n’est pas tant ce qui est vécu, mais la manière dont nous l’interprétons.

Autrement dit, il n’y aurait pas de rupture franche entre 1947 et tout ce qui précède, mais simplement un glissement culturel de référentiel. Ce que les gens appelaient des Magonéens en 847, ou des anges en 1347, ont commencé à être appelés extraterrestres en 1947. À d’autres époques, on parlait d’aéronautes et d’aéronefs mystérieux (vague de 1896-1897), ou encore de fusées fantômes et de Foo fighters durant la Seconde Guerre mondiale.

Mais si ces entités sont réelles et ne viennent pas de l’espace, alors… d’où viennent-elles ?

La plupart des hypothèses alternatives à l’ETH, à l’exception de celle de Vallée, répondent : « d’ici ». L’explorateur Ivan T. Sanderson, par exemple, a défendu l’idée qu’il existait peut-être une civilisation avancée cachée sous les océans. Il a recueilli des témoignages d’USOs (objets sous-marins non identifiés), une idée reprise plus tard dans le film Abyss (1989). Dans ce film, cependant, les entités viennent d’une autre planète… mais préfèrent simplement vivre sous l’eau.

D’autres figures de l’ufologie ancienne croyaient en la Terre creuse, affirmant que les OVNIs venaient de cavités secrètes dans la croûte terrestre. D’autres encore pensaient qu’il s’agissait de projets militaires secrets : américains, russes, nazis, ou relevant de sociétés cachées.

La plupart de ces théories ont été abandonnées depuis les années 1950. Nous avons largement cartographié le fond des océans, et aucune Atlantide n’y a été découverte. Nous avons aussi exploré une bonne partie de la croûte terrestre, sans jamais tomber sur des Deros (les êtres souterrains de la mythologie ufologique popularisée par Richard Shaver).

Alors, s’ils viennent « d’ici » sans vraiment être « ici », d’où viennent-ils ? Il existe aussi la théorie des « lumières terrestres » de Paul Devereux (1982), mais celle-ci n’explique les observations que par des hallucinations induites, et ne peut donc rendre compte de tous les aspects des apparitions.

Pour Vallée, la seule explication qui tienne, c’est celle des autres dimensions. Et il semble avoir influencé son ami J. Allen Hynek vers cette conclusion dans les dernières années de sa vie.

Après Passport to Magonia, Vallée développe cette hypothèse dans son livre Dimensions (1989). Il y avance que ces entités pourraient provenir de dimensions parallèles, des univers parallèles en termes modernes.

La physique théorique prévoit en effet l’existence de telles dimensions. L’interprétation des mondes multiples en mécanique quantique stipule qu’il pourrait exister un nombre infini d’univers parallèles. Plusieurs modèles cosmologiques suggèrent que le Big Bang n’aurait été qu’un événement local, créant notre univers au sein d’un multivers, constitué de bulles d’univers indépendants.

Des physiciens comme Michio Kaku ou Fred Alan Wolf affirment qu’ils sont quasiment certains de l’existence de ces dimensions. Mais deux problèmes majeurs demeurent : il pourrait être impossible de prouver leur existence empiriquement, et, surtout, ces univers devraient être causalement isolés – il ne devrait donc pas être possible d’y accéder.

On peut imaginer que le passage entre les dimensions se fasse par des trous noirs ou des singularités, mais alors qui pourrait survivre à un tel voyage ? Il n’existe pas de réponse simple. Pourtant, c’est bien dans cette direction que les données semblent mener Jacques Vallée – que cela plaise ou non.

Il développe également une autre facette importante dans Dimensions. Pour lui, il est clair que nous avons affaire à des êtres interdimensionnels, connus sous divers noms et formes à travers l’histoire, et qui ont interagi avec l’humanité depuis des temps immémoriaux.

Lorsqu’on compare les observations d’OVNIs aux apparitions mariales et autres phénomènes religieux, une conclusion semble inévitable : ces entités laissent des messages, à la manière des Frères de l’Espace des années 1950. Et ces messages transforment profondément les individus qui les reçoivent. Mais dans quel but ? Étant donné son parcours dans les sciences de l’information et la cybernétique, Vallée propose une hypothèse provocante : ces entités font partie d’un système de contrôle.

Un système de contrôle

Ce système ne régulerait pas la température ambiante comme un thermostat, mais orienterait l’évolution de la conscience humaine. Il ne s’agirait pas seulement d’une série de rencontres fortuites, mais d’un mécanisme subtil qui guide, module et stimule le développement psychologique et spirituel de l’humanité.

Un autre penseur controversé de l’ufologie, John A. Keel, développait en parallèle une hypothèse proche. Décédé à 79 ans en 2009, Keel est l’auteur de La prophétie des ombres (The Mothman Prophecies, 1975), un ouvrage autobiographique sur ses expériences à Point Pleasant, en Virginie-Occidentale, entre 1966 et 1967. Le livre a inspiré un film du même nom en 2002, avec Richard Gere.

Dans le film, Keel est scindé en deux personnages : « Klein », un journaliste naïf du Washington Post (interprété par Gere), et « Alexander Leek » (anagramme de Keel), plus âgé et plus sage, qui expose les théories propres à Keel.

L’une des grandes interrogations du film est la suivante : les entités comme Indrid Cold peuvent-elles voir l’avenir ? Et si oui, sont-elles divines ? « Leek » répond par une métaphore : un laveur de vitres perché en hauteur voit plus loin que vous, sans être plus intelligent ni tout-puissant. De même, ces entités peuvent percevoir notre avenir car elles vivent hors de notre espace-temps, mais cela ne les rend ni omniscientes, ni bienveillantes.

C’est là un thème récurrent chez Keel : ces entités trompent, manipulent, mentent. Même si elles entrevoient l’avenir, elles utilisent cette capacité pour nous contrôler, souvent à leurs propres fins, et non pour notre bien. Elles pourraient agir par pur plaisir malveillant, une forme cosmique de schadenfreude (expression allemande désignant la joie malsaine éprouvée au malheur d’autrui).

Cette vision du monde est omniprésente dans les ouvrages tardifs de Keel, comme The Eighth Tower (1977) ou Disneyland of the Gods (1988).

Keel avait été envoyé à Point Pleasant pour enquêter sur l’apparition d’une créature étrange surnommée le Mothman, une entité ailée aux yeux brillants qui terrorisait la ville. Mais il n’y avait pas que le Mothman : les habitants signalaient aussi des OVNIs et la présence récurrente d’étanges “hommes en noir” (MIB, pour men in black).

Cependant, pour Keel, les MIB ne sont pas des agents secrets du gouvernement munis de neuralyseurs, comme dans les films. Il pensait, avec son ami Gray Barker, qu’ils ne sont même pas humains.

C’est à ce moment qu’apparaît Indrid Cold, une entité étrange capable de manipuler le temps, d’abord contactée par un « contacté » nommé Woodrow Derenberger (ou « Woody »). Cold utilise Woody et d’autres personnes pour transmettre des messages à Keel.

Le thème du temps est central dans le livre. Cold répète qu’il « le verra dans le temps » et finit par transmettre à Keel des prophéties, notamment l’annonce d’une catastrophe majeure : l’explosion d’une usine de TNT de la Seconde Guerre mondiale ou un désastre causant de nombreuses morts à Gallipolis, dans l’Ohio, de l’autre côté de la rivière.

Des avertissements plus sombres parlent de l’Apocalypse, prévue pour décembre 1967, après un attentat contre le Pape ou l’allumage du sapin de Noël à la Maison Blanche par Lyndon Johnson.

Et effectivement, le 15 décembre 1967, le pont d’argent (Silver Bridge) s’effondre, reliant Gallipolis à Point Pleasant, causant la mort de 46 personnes, piégées dans leurs voitures sur le pont à cause d’un feu de circulation défectueux.

Après l’effondrement du Silver Bridge, tout s’interrompt brutalement. Indrid Cold ne donne plus signe de vie. Une autre entité étrange, « Princess Moon Owl », qui donnait rendez-vous sur le Mont Misery à New York, disparaît également. Les observations de Mothman cessent, tout comme celles des OVNIs et des hommes en noir.

Keel est amer : Cold l’avait averti d’un désastre imminent, mais sans fournir de détails suffisants pour le comprendre, l’anticiper ou l’empêcher. Keel conclut qu’Indrid Cold et ses semblables cherchent peut-être simplement à rendre les gens fous, à semer la confusion.

Il cite Damon Knight, auteur d’un livre sur Charles Fort :

« S’il existe une intelligence universelle, est-elle obligée d’être saine d’esprit ? »

Ce thème est central dans The Eighth Tower et Disneyland of the Gods :
nous serions les jouets des dieux, des marionnettes entre les mains d’êtres capricieux dans ce terrain de jeu planétaire. Les mêmes faisceaux de lumière qui apparaissaient dans l’Antiquité continuent aujourd’hui leur ballet céleste. Des gens entendent toujours des voix, comme ce tisseur de tentes sur le chemin de Damas, mais désormais les voix prétendent émaner d’intelligences supérieures venues de planètes lointaines.

L’Hypothèse Ultraterrestre (UTH), dans sa version keelienne, est accueillie avec scepticisme, voire mépris, par l’ufologie « matérialiste » dominante. Et l’inverse est aussi vrai : Keel, dans un pamphlet auto-édité intitulé The Flying Saucer Subculture, se moque sans retenue de cette approche technoscientifique.

Keel décrit les tenants de l’Hypothèse Extraterrestre (ETH) comme une bande de geeks de la science-fiction, semblables à des Trekkies dans une convention Star Trek, mais se prenant beaucoup trop au sérieux. Pour les partisans de l’ETH, l’UTH représente un abandon de la science, un recul vers le surnaturel, un refus de la preuve empirique et une perte de respectabilité auprès de l’establishment scientifique et aérospatial.

Le courant matérialiste continue donc à rechercher des preuves irréfutables : une photo authentique, un implant technologique, un débris de soucoupe impossible à reproduire sur Terre. Pour eux, seule une telle preuve convaincra la communauté scientifique.

Keel, de son côté, pense que s’ils ne trouvent rien, c’est peut-être parce que les spirites sont sur une meilleure piste que les ingénieurs. Selon les « matérialistes », il est impossible de prouver l’existence d’autres dimensions : donc, pour eux, l’UTH est du domaine de la magie.

 

La cryptozoologie

Mais l’UTH trouve aussi des alliés inattendus dans d’autres sous-domaines fortéens, comme la cryptozoologie. Celle-ci repose généralement sur l’idée que les « monstres », comme le monstre du Loch Ness ou le Bigfoot, sont des espèces préhistoriques non encore découvertes. Rien, en somme, qui remettrait fondamentalement en question la zoologie.

Cependant, un chercheur du Loch Ness, F. W. Holiday, a proposé une autre hypothèse.

Frustré, comme tant d’autres, par l’incapacité à localiser Nessie avec des sous-marins ou du sonar, F.W. Holiday a remarqué une similitude troublante entre le monstre du Loch Ness et certaines créatures magiques issues du folklore celtique.

Dans son livre The Dragon and the Disc (1973), Holiday suggère que Nessie pourrait être une entité interdimensionnelle, tout comme les « serpents célestes » (les disques ou OVNIs). Selon lui, ces deux types de manifestations pourraient bien être à l’origine de nombreuses croyances religieuses et mythologiques.

Holiday évoque aussi les “lignes de ley” du Royaume-Uni – ces alignements géographiques supposés relier des lieux sacrés ou mystérieux –, et la tendance des OVNIs et créatures cryptozoologiques à apparaître à leur croisement. Ce point est également souligné par John Michell, un autre penseur fortéen, dans son ouvrage The View Over Atlantis (1983).

L’Hypothèse Ultraterrestre semble ainsi gagner du terrain, non seulement dans certaines recherches alternatives, mais aussi dans la culture populaire.

À la fin du film Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal (2008), le célèbre archéologue demande à son ami Oxley d’où viennent les entités cristallines qu’ils viennent de rencontrer, alors qu’un vaisseau en forme de soucoupe disparaît dans une autre dimension. « Sont-elles d’une autre planète ? », demande Indiana. Et Oxley répond :

« Non, elles viennent de l’espace entre les espaces. »

Dans le film Dark Skies, sorti en 2013 (et qui reprend le titre d’une série télévisée sur les OVNIs des années 1990), une famille est harcelée par des êtres appelés les « Grays », qui semblent vouloir s’en prendre à leurs enfants.

Le film reprend les codes du « faux documentaire » paranormal, à la manière de Paranormal Activity, Blair Witch Project ou The Fourth Kind. Cependant, les entités qui poursuivent la famille ne sont jamais explicitement désignées comme extraterrestres.

Des indices tels que les transes subies par certains personnages, ou les symboles mystérieux apparaissant sur le corps d’un enfant, suggèrent d’autres explications. On est ici loin de l’ETH classique, et bien plus proche de l’UTH.

L’UTH et les enlèvements extraterrestres

Cela nous amène enfin au sujet central : les enlèvements, qui ont occupé une place majeure dans la recherche ufologique depuis les années 1980.

Le premier à enquêter systématiquement sur ce phénomène fut Budd Hopkins, un artiste décédé en 2011. Il est l’auteur du livre Missing Time (1988), dans lequel il identifie un schéma commun chez les personnes enlevées : des périodes d’amnésie temporaire. Sous hypnose, ces personnes se rappellent qu’elles ont été enlevées à bord d’un vaisseau, examinées par des entités – souvent les Gris (Grays) – puis retournées sur Terre avec leur mémoire effacée.

Hopkins a introduit plusieurs idées qui dominent encore aujourd’hui le discours sur les enlèvements :

  • les entités pourraient avoir des intentions reproductives, cherchant à créer des hybrides humano-extraterrestres avec du matériel génétique humain ;

– elles pourraient implanter des dispositifs dans le corps des victimes pour les suivre ou les contrôler.

Hopkins restait cependant fermement attaché à l’Hypothèse Extraterrestre, convaincu que ces êtres venaient d’une autre planète et menaient des expériences technologiques dépassant notre compréhension.

Peu après, cependant, d’autres chercheurs – notamment David Jacobs et John Mack – ont repris le flambeau, en développant et parfois remettant en question certaines des idées de Hopkins. Jacobs est resté, comme Hopkins, un défenseur rigide de l’ETH. Il a même renforcé l’idée selon laquelle les enlèvements viseraient à produire une race hybride destinée à infiltrer ou remplacer l’humanité.

Mais John E. Mack, psychiatre à Harvard, s’est orienté vers une perspective plus phénoménologique et transpersonnelle. Il soulignait que les enlèvements ne pouvaient se réduire à une simple pathologie ou à un mensonge. Selon lui, les expériences relatées avaient des effets spirituels puissants sur les témoins, les transformant profondément, comme certaines expériences chamaniques ou mystiques.

Mack s’est ainsi progressivement éloigné de l’ETH pour envisager une réalité élargie, où ces rencontres pourraient être des intrusions d’autres dimensions dans la conscience humaine, ou même des échanges entre des plans de réalité.

De plus en plus, l’Hypothèse Ultraterrestre (UTH) — notamment dans sa version élaborée par Jacques Vallée et John Keel — s’impose comme une alternative sérieuse à l’ETH. Elle prend en compte l’histoire, le mythe, la psychologie, la culture, tout en reconnaissant des aspects physiques ou empiriques du phénomène.

Elle refuse de voir dans les OVNIs de simples vaisseaux interstellaires, mais les envisage comme les manifestations d’un système de contrôle, ou d’un champ de conscience étranger, immanent à notre réalité, qui interfère, interagit et peut-être même oriente notre évolution.

Note :

(1) Procédé rhétorique ou négligence de style consistant à répéter une idée déjà exprimée, soit en termes identiques (ex. “au jour d’aujourd’hui”, ou encore “monter en haut”).

Source originelle de l’article :

Steven Mizrach, Paranthropology

Journal of Anthropological Approaches to the Paranormal Vol. 4 No. 2 (April 2013).

 

 

 

 

 

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