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Quand les arbres devinent l’éclipse : vers une intelligence végétale collective ?

Une équipe de chercheurs affirme avoir détecté des signaux bioélectriques synchronisés chez des épicéas, plusieurs heures avant une éclipse solaire. Une découverte qui, si elle se confirme, pourrait bouleverser notre compréhension de la sensibilité et de la communication végétales. Entre émerveillement, prudence scientifique et controverses, retour sur une étude qui interroge notre conception du vivant.

L’arbre, ce grand sensible

Et si les arbres n’étaient pas seulement des organismes immobiles enracinés dans le sol, mais des êtres sensibles, dotés d’une forme d’intelligence collective ? C’est ce que suggère une étude récente menée dans les Dolomites italiennes lors de l’éclipse solaire partielle du 25 octobre 2022.

Publiée en avril 2025 dans la revue Royal Society Open Science, cette recherche avance que certains arbres auraient manifesté des réponses bioélectriques coordonnées avant même le début du phénomène céleste. En d’autres termes, ils auraient « anticipé » l’éclipse.

Sous la direction du physicien Alessandro Chiolerio (Institut italien de technologie) et de l’écologue Monica Gagliano (Université Southern Cross, Australie), les chercheurs ont installé des capteurs de surface sur trois épinettes (Picea abies) et cinq souches d’arbre à 2000 mètres d’altitude. Ces capteurs mesuraient les courants électriques subtils générés par les flux ioniques à l’intérieur des cellules vivantes — une forme de communication bioélectrique encore peu explorée chez les végétaux.

Un signal commun, avant la lumière

Les résultats rapportés sont intrigants : les épinettes, en particulier les plus âgées, ont présenté des variations bioélectriques nettes et synchronisées plusieurs heures avant l’éclipse. Selon Gagliano, cette réaction ne se limiterait pas à une réponse passive à l’obscurité, mais relèverait d’un processus actif, une forme de perception anticipée de l’événement astronomique.

Plus étonnant encore, l’intensité de cette réponse était proportionnelle à l’âge des arbres, suggérant une mémoire environnementale. « Cette étude fournit la première preuve que les arbres d’une forêt peuvent se comporter comme un système collectif coordonné, fonctionnant davantage comme un réseau intégré que comme de simples individus isolés », commente Gagliano.

Entre science et spéculation

Mais cette hypothèse séduit autant qu’elle divise. De nombreux chercheurs expriment leur scepticisme face à une étude au protocole jugé fragile : trois arbres seulement, des variables nombreuses, l’absence de comparaison avec des cycles jour-nuit classiques. Pour James Cahill, écologiste à l’Université de l’Alberta, « cet article ne répond pas aux standards fondamentaux de la science ». Il souligne que les plantes réagissent naturellement aux variations de lumière, y compris aux longueurs d’onde ultraviolettes ou bleues, bien avant le lever du soleil. Une éclipse n’introduit pas forcément un facteur distinct, si ce n’est sa rareté.

D’autres chercheurs, comme Justine Karst (également de l’Université de l’Alberta), rappellent que des engouements similaires ont déjà entouré les hypothèses du “réseau forestier” mycorhizien, selon lesquelles les arbres communiqueraient à travers leurs racines via des champignons, idées depuis largement remises en question et en attente de preuves solides.

Un réseau bioélectrique végétal ?

Alors, que reste-t-il de cette étude ? D’abord, la mise en lumière de phénomènes bioélectriques méconnus dans le monde végétal. Ensuite, une méthodologie pionnière, menée dans des conditions extrêmes, qui appelle des répliques avec des échantillons plus larges. Enfin, une intuition stimulante : celle d’une forme de coordination subtile entre les arbres, que ce soit à travers des signaux électriques, chimiques ou lumineux.

Les partisans d’une approche plus ouverte y verront une hypothèse fertile à explorer plus rigoureusement pour pouvoir l’étayer sur des éléments solides.

Vers une écologie de la sensibilité ?

Au-delà du débat méthodologique, cette étude participe d’un mouvement plus large : celui d’une réévaluation du monde végétal à la lumière des sciences de la cognition, de l’électrophysiologie et de l’éthologie végétale. Depuis une décennie, des chercheurs comme Stefano Mancuso ou Monica Gagliano militent pour une écologie qui reconnaisse aux plantes des capacités sensorielles, adaptatives et communicationnelles plus complexes qu’on ne l’imaginait.

S’ils ne « pensent » pas comme les humains, les arbres pourraient bien traiter l’information, réagir, s’adapter, voire « mémoriser » des événements passés. L’idée même d’un vivant interconnecté, sensible aux grands rythmes cosmiques, interpelle autant qu’elle émerveille.

Une nouvelle conscience écologique

L’étude sur les signaux bioélectriques des arbres face à une éclipse ne prouve sans doute pas que les arbres « parlent » ou « prévoient » les événements cosmiques. Mais elle pointe vers une réalité encore mal connue : celle d’un monde végétal dynamique, réactif, peut-être même coopératif.

Si les forêts sont bien des réseaux vivants, intégrant mémoire, transmission et adaptation, alors peut-être sommes-nous à l’aube d’une nouvelle compréhension du vivant… et d’une nouvelle responsabilité à son égard !

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Jean-Michel Grandsire

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